QUESTION DE PRIX
Tristan Bastit
"Si
l'art a une force, s'il a une vertu, ce n'est pas parce qu'il nous
donne à admirer le monde, ou qu'il nous offre les
clés du mystère. Ce
n'est pas non plus parce qu'il nous révèle
à nous-mêmes. À quoi
servirait d'être révélé dans
un univers sourd, aveugle & muet ?
Non, la force de l'art, c'est de nous donner à regarder les
mêmes
choses ensemble.
Un tableau, un film, un livre en soi ne sont rien. Ils n'existent que
dès l'instant de leur partage."
Je
me reconnais tout à fait dans ces quelques mots de J. M. G.
Le Clézio,
dans cette idée que l'œuvre artistique est avant
tout un point de vue
proposé comme "lieu commun", comme "lieu de rendez-vous", ou
chacun
vient prendre part au "banquet de l'esprit". C'est assez dire qu'elle
n'est pas l'objet matériel qui la porte, mais seulement sa
"charge" au
sens que le sorcier donne à ce terme.
Et le banquet que nous
partagions entre tAlussins était bien réel, lui,
lorsque fut posée la
question de l'évaluation des prix. Je ne crois pas
léser la majesté de
l'art en y répondant.
Si les considérations de calculs de prix de
revient, etc. sont légitimes et similaires à
celles de n'importe quel
producteur, elles ne concernent que la fabrication
matérielle de
l'objet. Or la seule valeur véritable de l'objet d'art,
intrinsèquement
celle de sa "charge", est
d'un autre registre. C'est celui que la loi reconnaît sous
l'appellation de "droit moral", qui est par nature
inaliénable. Nous
voilà donc dans une impasse ! L'amateur ne peut tout
simplement pas
"acheter" l'œuvre !
Paradoxe aussi ancien que celui des
prostituées sacrées dans certains temples
antiques auxquelles on ne
peut faire qu'un "don en hommage" (éventuellement
tarifé par le
clergé). Il en sera de même plus tard pour les
reliques. Car c'est bien
ainsi qu'il faut comprendre le prix des œuvres d'art : il est
la somme
que l'amateur offre en hommage à l'œuvre. Et son
établissement est bien
un partage, celui de la considération qui lui est
apportée.